Le plan initial de Dans la forêt noire est trop furtif pour que son caractère à la fois énigmatique et programmatique prenne une autre consistance que la trace d’un sentiment d’étrangeté que dissipe aussitôt la suite de l’action. Une jeune femme, interprétée par Isild Le Besco, sort de la grange le plus naturellement du monde. Nous sommes à la campagne et la forêt tout proche telle que la caméra en balaye les branches qui bruissent au vent pourrait figurer le regard et le ressenti de ce personnage.
 
Le cinéma, couramment rivé au présent et limitant la prise de vues à une valeur descriptive le plus souvent assujettie aux déplacements des personnages, on finirait par oublier que ses capacités d’expression offrent un spectre bien plus large. Le temps peut y être élastique ou pluriel et un mouvement de caméra expressif.
 
Isild Le Besco ne quittera pratiquement pas son imperméable, attribut classique du privé, et du reste, c’est bien d’une affaire privée dont il est question, des souvenirs, un trauma, retissés en une sorte d’espace psychique où cohabitent différentes temporalités.
 
Tandis que le personnage féminin parcourt les lieux qui l’ont vu grandir, la caméra a sa propre trajectoire, croise la jeune femme, la suit parfois, ailleurs avance le long des murs de la ferme ou sur les arbres alentour. Dans ces déambulations s’intercalent des scènes, évocation, par bribes, des moments de l’enfance recomposés par les filtres de la mémoire. Les linéaments d’une chronologie familiale et de ses drames sont ainsi déployés sans pour autant prétendre à une quelconque reconstitution. On songe parfois à Raoul Ruiz dans cette présence énigmatique des personnages dans le plan et dans la façon dont la musique emphatique de Mahler ou les silences les délient d’un strict rapport à la réalité. Leur coprésence dans la même pièce ne garantit pas leur appartenance à la même strate de temps.
 
Isild Le Besco se glisse dans ces réminiscences, en interprétant son personnage de petite fille avec son corps de jeune femme à l’imperméable. La grand-mère peut passer d’un plan à l’autre d’un état quasi statuaire à celui d’une paysanne que le petit garçon insulte avant de s’asseoir sur ses genoux et lui parler tendrement.
 
Si on résume Dans la forêt noire avec des mots, on décrit une double trame narrative – une jeune femme retourne dans une demeure familiale et revit son passé avec les personnages de son enfance –, et on manque la capacité du film à passer par des sensations (la peur, le dégoût, le plaisir de courir dans la nature…) ou des jeux d’association (tout ce qui se trame autour du cochon).
 
On pourrait parler de fantômes, invoquer une dimension onirique. Le plan initial, qui réunit les protagonistes, un peu à la façon dont les acteurs se retrouvent face aux spectateurs à la fin d’une pièce de théâtre, revendique surtout une part d’artifice et la volonté de composer un spectacle sous nos yeux, avec les pouvoirs du cinéma, entre captation du monde, dimension spectrale, magie de la réincarnation, ductilité du temps et pouvoir associatif du montage.
 
Le cinéma est aussi une écriture.
 
Jacques Kermabon